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Adam et Eve - la seconde chance, ou le rêve d’un monde meilleur

Partage, authenticité, éclectisme et contraste, voilà les maitres mots du nouveau spectacle de Pascal Obispo qui rassemble avec succès toutes les générations et les origines autant sur scène que dans le public. Adam (Thierry Amiel), le « meilleur des meilleurs », du monde d’Eden, ruines du Paradis commandé par l’autorité suprême de Solus (Solal) à grands coups de CAC 40 ; [tout] contre Eve (Cylia), la « vie » au sens le plus pur qui vit de l’Autre côté, la banlieue où l'échange et le bonheur sont les valeurs essentielles, celles qui ne subissent pas la loi des chiffres.



La trame conductrice de cette oeuvre offre un spectacle haut en couleurs et tout en contraste qui regorge d’une foule de dénonciations et de messages d’espoir, autant à travers les mots, parfois simples mais efficaces, les décors que les chorégraphies. C’est un peu comme réécrire l’histoire de Roméo et Juliette, deux mondes que rien ne destinaient à se rapprocher avant l’amour qui unit les êtres, avec l’encre rebelle de Starmania pour mieux dépeindre le tableau de notre monde actuel tout en promettant une note des plus optimistes : la victoire de l’amour et de la liberté.

Le pouvoir monétaire de Solus évoque ici sans complexe la dictature. La quête du bonheur d’Eve et de son « ghetto » prend racine et grandit dans le respect de l’autre et de la nature. D’un côté : le fer, un décor artificiel, inerte et froid, créé de toute pièce par la main de l’homme ; de l’Autre côté : la terre, la nature accueillante, vivante et chaleureuse qui épanouit l’homme autant qu’il la respecte. C’est l’opposition et pourtant la complémentarité de la monochromie de l’Eden en ruines, contre les couleurs chatoyantes de l’Autre côté. Une apparence que tout oppose mais où tout peut changer. Comme Adam qui tombe irrévocablement amoureux d’Eve, celle qui va transformer sa vie et lui faire « changer de peau « alors « qu’il vivait dans un logiciel » et la remercie, elle et son peuple, de lui « ouvrir le cœur, lui qui n’a plus besoin de bagages, qui pensait que le bonheur ne se léguait qu’en héritage, qu'avant il avait tout mais n'était rien, de lui offrir la liberté ... ». Adam représente ici l'espoir du changement, à vivre dans un Eden dont il ne reste plus que le nom, il n'avait que le bonheur illusoire de" l'avoir" mais il découvre, de l'Autre côté, le bonheur réel, celui "d'être"... Il troque le pouvoir de la possession contre celui bien plus fort de l'amour.


Du côté de l’Eden perdu, on retrouve Lilith (Liza Pastor), fille du grand guide Solus, elle est promise à Adam et affiche une beauté superficielle au langage qui ne connait aucune retenue, qui ne jure que par le sexe, le pouvoir et l’argent ; de l’Autre Côté vit Eve, la vierge métisse « aux couleurs de l’espoir et de la liberté », aux paroles poétiques, qui attend Adam, « le premier homme » pour lui offrir le plus beau de tous les sentiments : son amour. D’un côté, le monde de l’argent facilement gagné par les spéculations, de l’autre : le peuple du labeur qui passe « tous ses jours à trimer, à gagner sa vie, à obéir et ne pas moufeter » mais qui veut continuer à y croire et à partager avec des chants et des danses aux accents enchanteurs. Et surtout continuer à rêver. A rêver et à croire en un monde meilleur car malgré toute la morosité, comme le clame Strawberry (Noémie Garcia) « il reste encore l’amour, même fragile, même en lambeaux, même par un fil. Même sans flamme, à demi-mot, même sous les larmes ».

Les deux mondes s’opposent et s’affrontent. L’un ne supportant plus l’oppression de l’autre, il le clame haut et fort comme avec "je peux pas me taire, laisser parler les armes, je peux pas rien faire, laisser couler les larmes, je ferai pas la guerre, mais j'en ferai ma bataille". Se battre pour un monde meilleur oui mais sans tomber dans les vices de l’adversaire, en dénonçant avec les seules forces de l'union et de la conviction. Deux mondes qui se repoussent mais pour mieux se retrouver. Car dans l’idéal, il suffirait si simplement de « vivre ensemble » même si certains se demanderont toujours « qui a dit qu'on naissait égaux ? Et qu’il y aura toujours des hommes qui font la guerre, d’autres qui tendent la main … ». Il faudrait réunir le tout et son contraire, trouver le juste équilibre pour rendre le monde meilleur. Chimère pour les uns, espoir pour Eve, « norme » inconcevable pour les autres, révélation pour Adam qui « ne se connaissait même pas lui-même » à être "prisonnier" de son monde : " une image inventée" par Solus, "ce faux dieu qui voulait tout mettre en cage". Au milieu de ce tourbillon de sentiments, on retrouve Snake (Nuno Resende), rebelle survolté aux allures de rockeur parfois déjanté et Strawberry, délicate gardienne de l’amour aux allures de danseuse étoile. Tous deux vivent dans le beau refuge qui est « L’Autre côté ». Snake, porte parole du peuple renié, est devenu allié fraternel d’Adam pour faire tomber son ancien mentor : alors tous défient les Soldiers de Solus au son d’un « Game Over » au message fort car « si le but du jeu est de tout détruire, descendre une par une nos chances d’avenir : Game Over » . Car la vie n'est pas un jeu et les hommes ne se manipulent pas comme de simples pions. Strawberry est la protectrice sœur d'âme et confidente d’Eve qui la pousse à révéler ses sentiments et s’offrir à Adam puisque comme une évidence, il est « celui qu’elle aime, comme quand on sent dedans, que tout sera différent, un sens à sa vie, où tout réussi, car avec lui, il n'y a qu'un avenir, qu'un Eden ». Sans oublier le conteur Mynt (Sam Stoner), qui apporte une touche universelle avec son accent anglophone et sa dextérité à jouer de tout autant de guitares différentes. Il incarne le gardien de l’histoire, celui qui nous la livre avec la certitude que nous la rappeler pourra peut-être un jour nous amener à faire changer les choses. Une histoire oui, mais qui pourrait tant être une réalité… Le tout forme un formidable spectacle d’une qualité exemplaire, autant sur le fond que la forme.



Car la mise en scène est une magnifique envolée aux rythmes des acrobaties aériennes qui subliment les tableaux en exprimant l’intensité des émotions, qu’elles incarnent l’amour ou la révolte. Les projections vidéos soutiennent avec force les messages, faisant référence tantôt à Matrix au contrôle des êtres, à la suprématie du virtuel, des médias, à la naissance de l’amour mis en parallèle avec celle de vie dans un ballet aquatique, à l’expression intégrale de soi-même quand Nuno, alias Snake, embras(s)e toute la salle. Les artistes, qu’ils soient interprètes, danseurs ou acrobates se donnent sans demi-mesure, et font preuve d’un talent déjà bien assuré pour un spectacle qui se rode à peine. Les voix sont tantôt puissantes ou envoutantes, sans jamais une fausse note et surtout, leurs interprètes expriment avec justesse les émotions qu’ils chantent. Ils habitent déjà totalement leur rôle et savent émouvoir ou faire réagir le public. Difficile de retenir une larme devant la véracité et la force d’âme d’Eve, de ne pas être touché au cœur par la sensibilité et la "renaissance" d’Adam, de se retenir de lever le poing et de crier sa révolte avec Snake alors on applaudit à tout rompre au rythme des percussions, de ne pas se sentir bafoué par l’autorité monnayable de Solus et quelque peu choqué ou dérangé par le personnage provoquant de Lilith autant que l’on se sent inversement baigné de douceur par la charmante Strawberry. Tout un ensemble qui s’accorde en une même valeur, celle de l’éclectisme qui est de chaque instant. Côté musical, c’est un vrai voyage à travers les styles que nous offre Pascal Obispo. Les tableaux s’enchaînent avec une fluidité étonnante alors que les sons qui résonnent vont de la musique classique, au reggae, pop-rock, mêlant orchestre de cordes au son des guitares ou à l'orgue de barbarie, passant même par un hakka survolté, au pur rock, à la pole dance, à Bollywood ; comme si toutes ses symphonies étaient les éléments indicibles d’un même monde. Celui où les différences sont les vraies richesses.


Et enfin le partage… Voilà un sentiment qui ne quitte pas le public dès la première chanson. Ce partage qui finit par l’emporter sur le chacun pour soi. Il se lit sur chaque visage, dans chaque sourire de cette troupe qui respire l’unicité et la fraternité. On se laisse même surprendre par l’envie de se mêler aux artistes tant ce partage est communicatif, plus encore sur "Time to see the light". Les chanteurs deviennent même à leur tour acrobates et danseurs, renforçant le sentiment d’union et offrant des tableaux merveilleux à regarder. Un effort bien apprécié par le public qui n’hésite pas à applaudir ces performances inattendues. Les chorégraphies de Tokyo, comme les danseurs sont une véritable ode à la diversité brassant les styles pour mieux illustrer les scènes. Que ce soit pour les décors, les lumières, les costumes, tout est question de détails pour former un bel et cohérent ensemble. On ressort d’un tel spectacle comblé et ravi d’avoir retrouvé la beauté des sentiments au delà des oppressions et du quotidien qui finiront inexorablement par nous happer à nouveau. Mais l’on garde en mémoire l’essentiel : partager, aimer, vivre chaque instant de bonheur. Comme l’introduction du spectacle qui désigne au hasard de la caméra des couples dans le public, pour nous rappeler que l’histoire, Adam et Eve, c’est un peu la nôtre, chacun et nous tous à la fois…


" L'Eden, d'Adam, et Eve, pour nous c'est maintenant ..."


Célia Voisin


Merci à tous pour ce spectacle des plus évadants (ou Eve-Adam)



(Les photos ont été prises à la fin du spectacle)

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